samedi 28 novembre 2015

Une carrière aux Etablissements AGACHE, par Marcel Gabet



Agache c’est Pérenchies, Pérenchies c’est Agache a-t-on coutume de dire. Mais Agache c’était aussi plusieurs usines dans la région de Lille. Ainsi à Seclin il y avait deux usines,  une filature de lin au mouillé dans le quartier de Burgault, et une ficellerie située dans la rue des martyrs. Il y avait aussi une filature de lin au mouillé à La Madeleine et une filature de coton, fermée déjà depuis longtemps. J’ai travaillé dans chacune de ces usines au cours d’une carrière qui a duré 40 ans.


Mais prenons les choses par le début. Je suis né le 30 juillet 1931  à Prémesques. Toute la famille est venue s’installer au 51 de la rue Ampère à Pérenchies le 1er octobre 1936. J’ai suivi les cours de l’école des garçons de la rue Henri Bouchery jusqu’au certificat d’études primaires. A 14 ans, comme beaucoup de garçons à cette époque je suis entré dans le monde du travail. Mon père qui avait toujours rêvé d’être jardinier nous avait orientés, mon frère et moi vers ce métier. Mais l’école d’horticulture était hors de prix et nous avons été placés en apprentissage chez des artisans horticulteurs. Pendant deux ans j’ai donc travaillé à Lomme la Mitterie dans les serres d’un fleuriste âgé qui me faisait travailler 6 jours par semaine pour un salaire ridiculement bas et sans être déclaré. Pas de congés et pas de majoration pour les heures supplémentaires. Au bout de deux ans j’en avais assez de ce régime et j’ai déclaré que je n’irais plus travailler là. Mon père m’a alors proposé d’aller travailler à l’usine. J’ai donc été embauché en décembre 1947 à l’atelier des peignerons et du jour au lendemain j’ai vu mon salaire multiplié par trois.
Puis je suis allé faire mon service militaire. De retour de l’armée j’ai demandé à rencontrer  le directeur de l’usine, Monsieur Barbier, lui disant que je ne souhaitais pas rester ouvrier peigneron toute ma vie, que j’avais l’ambition de prendre des responsabilités dans l’entreprise. Il m’a répondu « je n’ai rien pour toi, mais je sais qu’à Seclin on cherche un chronométreur. Si cela t’intéresse, j’en parlerai à Monsieur Gilles Crespel et s’il est d’accord tu feras un stage chez les chronométreurs ici à Pérenchies, puis tu iras à Seclin ». J’ai tout de suite  accepté.

 Le 2 mai 1954 je me présente à l’usine de Seclin Burgault, au bureau du directeur. Il me dit « Ah c’est vous le chronométreur eh bien moi des chronométreurs, je n’en veux pas, mais Monsieur Gilles m’y oblige, alors il y a là à côté un petit bureau qui est libre, vous vous y installerez et vous ferez ce que l’on vous a dit de faire ». J’étais quelque peu désappointé par cet accueil bien peu avenant. Monsieur Wédier (c’était son nom) m’a présenté à un chef de fabrication lui demandant de me faire visiter l’usine que je n’avais jamais vue. J’ai insisté pour approfondir la visite de l’atelier de bobinage car c’était là que je devais faire mes premières armes. Il s’agissait de mettre en place un système de salaire            au rendement. Cela avait été fait à Pérenchies et fonctionnait apparemment à la satisfaction de tous, sauf des syndicats. L’atelier de bobinage ne comportait que des femmes reconnues pour leur dextérité et quelques hommes manutentionnaires Les machines étaient les mêmes que celles de Pérenchies, le travail aussi. Rien ne s’opposait à ce que ce système soit mis en place. J’ai quand même du faire preuve de beaucoup de patience et de persuasion. Mais bien vite des femmes qui se sentaient plus rapides que d’autres, plus motivées aussi ont compris que pour le même travail elles gagneraient un plus gros salaire, puisque avec l’ancienne méthode le salaire horaire était identique pour celles qui travaillaient  vite que pour les moins rapides. En quelques mois les choses étaient en place et admises par tous, bien que les syndicats se disaient toujours opposés. Monsieur Wédier avait lui aussi changé d’avis mais tenait à ce que l’expérience se limite à l’atelier de bobinage. Six mois après mon arrivée à l’usine il s’est occupé à me trouver d’autres activités. Adieu le chronométrage. Je m’occupais désormais de la fabrication, des productions et de multiples contrôles. Les choses ont duré ainsi pendant 5 ans. Cette usine qui avait été rachetée précédemment à Monsieur Drieu venait d’être équipée d’un nouvel atelier de filature installé dans une vaste salle entièrement réaménagée dans laquelle se trouvaient des métiers à filer neufs fournis par un constructeur de Tourcoing, les établissements Duvivier. C’était les premiers métiers construits en France  à équiper une usine du groupe Agache. Jusque là toutes nos machines venaient de constructeurs irlandais et étaient construites en mesures anglaises. (Pouces, pieds, yards etc.) Les anglais n’ont jamais admis les mesures métriques. C’était merveille de voir tourner ces machines, tant elles étaient perfectionnées. Chaque ouvrière suivait quatre faces sans difficulté et avec une parfaite rentabilité. Nous y faisions des fils à tisser de numéro 12 au 36 métrique, c'est-à-dire 12000 à 36000 mètres kilo, les numéros les plus fins servant à tisser des toiles très légères. Hélas en 1967, cette filature fut la première à être condamnée et a été fermée. Tout ce matériel a été livré à la ferraille. A cette époque, il y avait déjà 8 ans que j’avais été muté à l’autre usine de Seclin, la ficellerie de la rue des martyrs. Il s’y était passé un événement important. Pour des raisons que j’ai toujours ignorées, le directeur de cette usine a été démis de ses fonctions. Monsieur Wédier a été pressenti par les frères Willot pour le remplacer tout en gardant la direction de la filature de Burgault. Il m’a dit « Gabet vous allez venir avec moi, nous allons travailler à la ficellerie ». C’était au printemps 1959. Les débuts furent difficiles. Un changement aussi brutal ne se fait pas sans mal. Nous nous sommes d’abord heurtés à un chef de fabrication qui se donnait le titre de directeur adjoint et qui avait la prétention d’en remontrer à Monsieur Wédier, ce qui n’était pas fait pour arranger les choses. Le climat était déjà à l’orage. Ce personnage a tenté de me mettre dans sa poche en voulant me dresser contre Mr Wedier. Ce fut peine perdue. Je n’en parlais pas à notre directeur mais celui-ci avait parfaitement compris à qui il avait à faire et pour remettre à sa place ce fameux « directeur adjoint » il m’a nommé chef de fabrication à égalité avec l’autre et par la même occasion, m’a promu cadre. Nous étions placés chacun dans une équipe. Peu à peu les choses sont rentrées dans l’ordre. Deux ans plus tard Monsieur Wédier prenait sa retraite, il avait 65 ans. Se sont succédés alors deux jeunes ingénieurs qui ont apporté une modernité dont l’usine avait bien besoin, ce qui  eut pour effet de soulager les contremaîtres dans l’accomplissement de leur tâche.

 Mais je n’ai pas encore dit ce que nous fabriquions dans cette ficellerie. Il y avait un département lin dans lequel tournaient cinq cardes, deux assortiments de préparation à la filature et deux métiers à filer au sec. Nous y faisions deux numéros de ficelle, la grosse pour des  clients qui retordaient ces fils pour en faire des cordes, d’autres  pour confectionner des semelles d’espadrilles, d’autres encore pour confectionner les âmes des câbles métalliques pour les houillères. L’autre métier faisait des fins numéros pour des clients qui polissaient ces fils pour en faire de la ficelle de boucherie entre autres choses. C’était environ 2 tonnes de ficelles de lin que nous produisions chaque jour.
L’autre département fabriquait de la ficelle en sisal. Le sisal est une fibre qui est contenue dans les feuilles d’agaves, ces plantes qui sont cultivées dans les régions tropicales d’Amérique et d’Afrique.  Les feuilles, de 80 cm à 1 mètre de longueur sont séchées afin de permettre la séparation des fibres de l’écorce puis assouplies avant de nous parvenir. Elles sont traitées comme tous les textiles naturels longs brins sur des machines à peigner avant d’arriver aux métiers à filer. Nous fabriquions toute une gamme de produits et avions une clientèle très assidue. En ficelle pour l’agriculture, les métiers à filer tournaient 24 heures par jour et 6  jours par  semaine.  En 1959,  l’essentiel de notre production de ficelle agricole  était destiné aux moissonneuses lieuses, un seul métier travaillait pour les presses ramasseuses, et deux pour les moissonneuses lieuses. Ce type de ficelle fut de moins en moins demandé car les moissonneuses lieuses disparaissaient des champs au profit des moissonneuses batteuses. Il nous fallait  adapter nos fabrications afin de fournir plus de ficelles grosses pour les presses ramasseuses. Nous nous sommes équipés de métiers en conséquence. Nous faisions aussi des ficelles pour l’emballage,  monobrin ou retordues en deux ou trois brins. A notre carte  nous avions aussi les ficelles teintes destinées à la fabrication de tapis et carpettes. Nous n’avions qu’un seul client pour cet article, mais nous travaillions toute l’année pour lui. Nous avions un atelier de teinturerie pour répondre à toutes les exigences de notre client. L’usine avait beau tourner 6 jours par semaine pour l’agriculture, nous ne fabriquions jamais assez. Nous n’étions cependant pas les seuls sur le marché. Rien qu’en France il y avait la ficellerie du Vert Gazon à Valenciennes, Carmichaêl et Saint Frères dans la Somme, la ficellerie Bhir en Lorraine et une à Bruges dans la banlieue de  Bordeaux. Il y en avait aussi en Belgique, Allemagne, Portugal, Espagne et Italie. En ficelle sisal nous produisions au total 13 à 14 tonnes jour.

Puis nous avons vu disparaitre Messieurs René Descamps et Max Descamps et arriver Monsieur Droulers qui a disparu lui aussi quelques années plus tard. C’était l’époque où bien des Pérenchinois sont allés faire un petit stage en Italie car Monsieur Droulers était aussi le patron du Linificio dans le nord de l’Italie. Alors sont arrivés les frères Willot et avec eux quelques bouleversements. C’est ainsi que les services commerciaux et comptables ont été prié de quitter le siège social de la rue de Vieux Faubourg à Lille et d’aller s’installer dans les usines. En ce qui concerne la ficellerie de Seclin le directeur commercial est devenu….directeur de l’usine. Hélas ce brave homme ne connaissait rien à la fabrication et de ce fait ne mettait jamais un pied dans les ateliers. C’est à cette époque que mon collègue chef de fabrication qui se livrait depuis bien des années à des malversations financières s’est fait pincer par la dénonciation des contremaîtres qui étaient les victimes de ces malversations. Quand les frères Willot ont appris la chose ils ont ordonné sa mise à la porte immédiate. Je me retrouvais donc seul chef de fabrication. La conséquence immédiate fut que le climat s’est sensiblement amélioré. Notre directeur (commercial) ignorait et a toujours ignoré les délégués syndicaux, les délégués du personnel, les comités en tout genre et je fus chargé de m’occuper de toutes ces obligations qui n’avaient rien de bien agréable mais que la loi exigeait. Heureusement tous les délégués bien que cégétistes avaient l’esprit ouvert et n’étaient pas des entêtés bornés.
A ce propos,  Monsieur Gilles Crespel qui était notre grand patron parce que plus près de nous que les frères Willot venait de temps en temps s’entretenir avec la déléguée CGT. Il arrivait à l’usine, ne se rendait même pas au bureau du directeur, entrait dans les ateliers, me cherchait pour me demander si Colette était là et sur ma réponse positive se rendait immédiatement auprès du métier où Colette travaillait et pendant une heure parfois plus et dans le bruit des machines ils s’entretenaient en longs palabres. Colette devait demander à une collègue de la remplacer afin de ne pas mettre le métier à l’arrêt. Je n’ai jamais su ce qu’ils se racontaient. Après cela Mr Crespel partait comme il était venu.

Au cours de ces années les machines agricoles se modernisaient rapidement. Les presses ramasseuses se faisaient rares et étaient remplacées par les « Round baller ». Ces presses utilisées pour le foin comme pour la paille confectionnent des balles rondes d’une contenance de plusieurs centaines de kilos. Il nous fallait encore une fois nous adapter. Nous avons acheté une extrudeuse en Italie pour fabriquer une ficelle synthétique (Polypropylène)  que nous colorions en noir pour la protéger des rayons ultra violets. Cette machine avait une capacité de production  de 30 kilos à l’heure. Elle est rapidement devenue très insuffisante pour satisfaire la demande. Nous avons donc acheté une seconde machine d’une capacité de 150 kilos heure. Cette machine n’étant pas équipée de bobineuses, je me suis rendu en Allemagne, près de Nuremberg, chez un constructeur de matériel pour acheter les machines dont nous avions besoin. Et il nous a fallu former du personnel à la conduite de toutes ces techniques jusque là inconnues. La ficelle de sisal agricole se trouvait un peu à la fois remplacée par cette ficelle synthétique. Nous nous sommes aussi essayé à la fabrication de ficelle teintée en vert destinée à la fabrication de pelouses artificielles pour terrains de foot, mais nous n’avons pas eu le succès escompté. Les choses évoluant rapidement, les agriculteurs ont abandonné la ficelle synthétique au bénéfice d’autres modes d’emballage des balles rondes, et là nous n’étions plus dans la course. 

Chaque année en juillet j’accompagnais notre représentant qui visitait les coopératives agricoles, situées en Basse Normandie, dans la Somme et en Champagne.  Nous prenions la précaution d’emporter dans le coffre de la voiture quelques sacs de ficelle. Nous étions toujours bien reçus mais parfois on nous disait d’aller voir tel ou tel paysan qui se plaignait de la qualité de notre ficelle. Nous étions prévenus de la mauvaise foi du paysan et à notre arrivée il avait toujours une foule de reproches à nous faire. Généralement, nous le trouvions dans un champ sur sa moissonneuse batteuse ou sur une presse ramasseuse. Le représentant lui disait « je vous ai amené le chef de fabrication, vous aller pouvoir lui dire ce qui ne va pas ». Et là le paysan se trouvait un peu gêné, ma présence l’embarrassait, sa mauvaise foi risquant d’être prise en défaut. Pour tout arranger le représentant lui faisait cadeau d’un sac de ficelle et il était content, c’était le but recherché.  

Le glas des ficelles en sisal avait sonné, nous étions vers la fin des années 1970. Les clients de ficelles d’emballage se faisaient de plus en plus rares. Là aussi des procédés d’emballage plus modernes prenaient la place de la ficelle. Notre client de ficelles teintes pour la fabrication de tapis avait fermé boutique. Bref nous avions compris que bientôt nous serions dans l’obligation de fermer. La situation était la même pour tous nos confrères et ce fut à cette époque que les frères Willot  cédèrent l’ensemble du groupe à Bernard Arnaud. Nous  étions peut-être la moins importante des usines dans ce genre d’industrie en France et nous fûmes les premiers à fermer. Nous avons offert à tout notre personnel  un reclassement à l’usine de Pérenchies, mais le syndicat CGT, persuadé que l’usine était rentable, s’est opposé à cette opération. En conséquence l’ensemble du personnel ouvrier a été licencié. Les cadres et  employés ont accepté le reclassement et moi-même je me suis vu offrir le poste de directeur de la filature de lin au mouillé de La Madeleine en remplacement de Willy Lachat qui prenait sa retraite. La dernière journée à la ficellerie fut pénible et émouvante. Nous avons employé le personnel qui nous restait à faire du rangement et du nettoyage et vers la fin de la journée, ils étaient encore une cinquantaine, sur les 130 de l’effectif total. Ceux-ci se sont réunis dans un  vestiaire, ont ouvert quelques bouteilles de vin et quelques boites de biscuits et avec beaucoup de dignité se sont dit « Au revoir ». Ils m’ont invité à les rejoindre, et je garde de ces instants un souvenir ému. Les visages étaient graves et il y avait aussi des larmes. Ce n’était pas seulement la perte de leur emploi qui les faisait pleurer mais aussi la séparation d’avec des amis de longue date. Certains travaillaient ensemble depuis plus de 30 ans, ils avaient l’habitude de se voir   chaque jour et  désormais les « demain » seront faits d’autre chose.  Les  cars sont arrivés et je leur ai adressé un dernier au revoir. La page était définitivement tournée. Je suis retourné dans les ateliers, il y régnait un silence de tombeau. Plus un seul bruit de machine, plus une seule voix. Le lendemain une équipe de casseurs est  arrivée et s’est mise à démonter et casser toutes les machines.

En quelques années tous les fabricants de ficelle de France ont fermé leurs usines, mais nous avions vécu vingt cinq années formidables. L’usine tournait à plein régime et nous n’en faisions jamais assez. Mais nous vivions une époque où tout évolue très vite, dans tous les domaines. Il y avait entre les divers fabricants français une très bonne entente, il nous arrivait parfois de travailler les uns pour les autres. Chaque année nous nous réunissions à Paris et à l’issue de la réunion nous nous retrouvions au restaurant de l’hôtel  Crillon place de la Concorde. C’était l’occasion d’échanger nos points de vue dans tous les aspects de nos activités.

Après quelques jours à contrôler la casse des machines je suis allé à l’usine de La Madeleine rejoindre mon ami Willy Lachat qui m’attendait avec impatience, car pour lui l’heure de la retraite avait sonné. C’était en février 1982. L’accueil fut chaleureux et je visitai cette usine où je n’étais jamais venu.  La filature de lin  n’avait rien de nouveau pour moi, je connaissais depuis longtemps cette fabrication. Mais prendre la direction d’une usine ce n’est pas seulement assumer la fabrication d’un produit, c’est aussi cultiver des relations avec le personnel, être à leur écoute, respecter et faire respecter les règles et les lois, assumer les réunions avec les divers comités etc. Mais dans ce domaine-là  je possédais une grande expérience  Cependant.je fus confronté à un syndicat CGT autrement plus coriace que celui que j’avais connu à Seclin. Mais enfin, avec de la patience, de la diplomatie et une certaine souplesse on s’en tire.

 Contrairement à la ficellerie de Seclin, aucune des usines du groupe n’était totalement autonome. L’achat des matières premières et la vente des produits finis se faisaient par l’intermédiaire de services commerciaux. Les fabrications se faisaient en fonction des matériels dont disposait chaque usine et nous recevions un programme établi à partir des commandes de la clientèle. A  charge du directeur de l’usine de faire en sorte de respecter les délais demandés par le client. A la Madeleine la plus grande partie de nos productions  était destinée au Japon. Le carnet de commandes était toujours plein, nous n’avons jamais connu un seul jour de chômage partiel. Cependant le grand défaut de cette usine était ses métiers à filer. Les machines avaient été construites en Russie, et nous avons toujours eu de grosses difficultés à les faire tourner correctement. Pendant plusieurs années, un technicien russe était sur place à temps complet, affecté uniquement à l’entretien de ces machines qui étaient pourtant neuves. Puis est arrivé un jour où le technicien a été rappelé en Russie. Je ne sais pas si les frères Willot avaient fait une bonne affaire en achetant ces maudits métiers, mais c’était vraiment catastrophique. J’ai averti monsieur Verhasselt de cette situation, qu’il n’ignorait pas évidemment  Il est venu à l’usine mais déjà, depuis un certain temps on parlait de fermeture.

Et la fermeture se fit en avril 1987. Là ce furent 350 personnes mises au chômage. J’avais dirigé cette usine pendant 5 ans. Un bureau spécialisé pour la reconversion du personnel avait été chargé des opérations de reclassement. Hélas aucun ouvrier n’a été reclassé. Les gens les plus âgés ont été mis en préretraite. Les indemnités de licenciement ont été versées. J’ai convoqué deux fois le personnel de la région des mines à une réunion  qui s’est tenue dans un restaurant appelé Le Cèdre Bleu à Hénin Beaumont pour leur communiquer les informations dont ils avaient besoin. J’avais choisi cette solution car il n’y avait plus d’autobus pour les transporter. Ceux de La Madeleine venaient à l’usine. La CGT a bien organisé une manifestation par un défilé dans les rues de la ville, mais rien ne pouvait changer la décision de fermeture. Deux ou trois ans plus tard ce fut le tour de l’usine de Pérenchies de fermer, et aussi  toutes les usines du groupe Agache Willot Boussac Saint Frères.
L’industrie textile avait connu son heure de gloire, maintenant c’est aux pays à main d’œuvre bon marché de prendre le relais
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.Quand Monsieur Barbier m’avait parlé de chronométrage, je ne savais pas bien de quoi il  s’agissait, je n’avais vu que la possibilité de sortir de ma condition d’ouvrier. Au fur et à mesure de ma formation, je me sentais de plus en plus gêné de faire ce métier que je trouvais offensant pour le personnel. Je me suis renseigné pour savoir d’où venait cette nouvelle pratique et j’appris qu’un ingénieur américain du nom de Frédéric Taylor était l’inventeur de ce que l’on appelait « l’organisation scientifique du travail ». Ces méthodes-là avaient été appliquées dans les chaines de montage de voitures aux Etats Unis et ailleurs dans le monde. Des industriels avaient été séduits par ce système et pensaient pouvoir l’appliquer partout. Mais il y avait des détracteurs, notamment les syndicats et aussi des responsables d’industries. Je dois reconnaître que je fus heureux quand Monsieur Wédier  m’employa à faire autre chose que ce métier là. Mais je crois que dans nos usines ce truc  n’eut qu’un temps, vite révolu.

Enfin, en 1987 je recevais ma lettre de licenciement, j’avais 56 ans et je fus pendant 4 ans en situation de préretraité.  Au cours d’une petite réception à Pérenchies à l’occasion de mon départ en retraite, Monsieur Achille  Peyronnet m’a remis deux livres et sur les pages de garde de ceux-ci il a écrit, sur l’un : « En témoignage de reconnaissance pour une carrière exemplaire » et sur l’autre : « En témoignage d’estime pour 40 années de collaboration loyale et efficace » Rien ne pouvait m’être plus agréable, merci Achille.
En retraite je ne suis pas resté inactif et pendant plusieurs années je me suis occupé bénévolement du service immobilier de l’évêché pour le secteur de Seclin.
J’ai maintenant 84 ans, je  touche la fin de ma vie, Je suis heureux de cette carrière professionnelle que j’ai menée avec perspicacité et enthousiasme malgré les aléas, les difficultés, mais il en est ainsi dans  toutes les carrières professionnelles, et  cela fait partie de la vie. Je ne regrette rien, mais j’ai bien conscience que  j’ai, comme tous les gens de ma génération, eu beaucoup de chance : encore fallait-il la saisir, cette chance.  
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-       J’ai rédigé ce mémoire à la demande de l’association « Si Pérenchies m’était contée » bien que ma carrière professionnelle se soit déroulée ailleurs qu’à Pérenchies, mais quand même toujours au sein de la société Agache.
                        Pérenchies le 10 juin 2015                                        Marcel Gabet
J’adresse un grand merci à Roland Dewulf qui a eu la gentillesse de corriger les fautes de ce texte.     



Quelques vues aériennes de l'usine Agache





Les différents métiers d'autrefois




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